PLUIE D'ÉTÉ

Opéra en sept jours adapté de La Pluie d’été de MARGUERITE DURAS

Livret et mise en scène de Claudine Hunault
Musique de Lionel Belmondo et Christophe Dal Sasso

« Mais vous savez tout ça, c’est des histoires d’Ernesto, l’histoire du livre, l’histoire de l’arbre, du livre, de l’autoroute. Moi je n’y suis pour rien, c’est lui qui a tout fait, tout... Il est très fort Ernesto. Très. A ce point qu’il a inventé Duras et que j’ai gardé le nom ».
Marguerite Duras.

Un film qui devient un livre qui devient un opéra

L’histoire de La Pluie d’été a existé d’abord sur un plateau de cinéma, c’était le film Les Enfants, elle est devenue un écrit. L’écrit va donner lieu à un opéra. La Pluie d’été porte en elle la matière d’un opéra : la passion de vivre et celle de mourir. Entre Ernesto, Jeanne, le père et la mère, l’amour est aussi fort que d’avoir faim. L’impossibilité de l’amour est vécue aussi fort que son désir. L’autre ne peut être possédé. Reste la peur d’abandonner et d’être abandonné. Tous dans cette famille vivent dans la hantise et l’acceptation de la séparation. Ils le savent, la liberté est effroyable, inévitable, comme la séparation.
Passion de vivre et passion de mourir sont à forces égales dans le corps d’Ernesto et c’est ce qui fait son silence - même quand il parle ou quand il crie, ça sort du silence. Elles se chevauchent à tel point qu’Ernesto est frappé par une révélation, ça se passe dans le silence toujours, un silence qui recouvre tout l’espace : la création s’est faite d’un seul coup, tout s’est créé tout seul et c’était pas la peine.
C’est comique et c’est vertigineux. Un comique toujours très proche d’une forme de tendresse ou d’extrême humanité : une manière de ne plus rien savoir, à chaque fois, de quelque chose qu’on a compris. Parce que comprendre à ce point – à quel point c’était pas la peine – comprendre à ce point, on ne peut pas. Alors d’un coup ça échappe.
Tout se passe dans une famille d’immigrés, marginale en tout, reléguée dans une maison vouée à la démolition au bord d’une autoroute elle aussi en démolition. Ils sont là avec leur vie toute nue, que rien ne justifie, ni une fonction sociale, ni une mission dans le monde. Ils l’affrontent sans principes moraux, comme s’ils étaient sans ascendant et qu’ils devaient inventer à nouveaux frais le minimum du comment vivre. Ils agissent tous, parents et enfants, différemment des normes sans rien expliquer du pourquoi de leurs actes et de leurs regards. Ils font ça simplement et scandaleusement parce que « c’est comme ça ».

Le langage sert à tout, et avec la même innocence, à parler des pommes de terre et à parler de ce qui a manqué tout de suite dès que la création a eu lieu. Le comique vient de là, du langage, toute l’histoire tourne autour du langage et de la façon dont on peut dire ou pas le vide du départ, au départ de toute vie.

Le chant et la musique remplissent ici leur fonction par excellence : soutenir la présence de ce qui ne peut se dire. Ils portent la charge poétique d’une parole qui paraît si banale comme si elle cachait sa puissance dans des mots très simples.
La musique de Lionel Belmondo et Christophe Dal Sasso entre jazz et musique contemporaine crée un climat d'étrangeté, de sensualité, de sauvagerie à certains moments, elle laisse entendre aussi l'abandon et la solitude d’où émergent les paroles.
Elle joue avec les éléments, avec le vent, le fracas des trains ou des camions, avec les orages, éboulements du ciel quasi mythiques. Avec la pluie, comme un apaisement et une issue aux questions. Avec les chuchotements, ceux des feuilles dans les arbres ou ceux d’Ernesto et de Jeanne. Et avec le silence. Une façon de faire entendre le silence.
La musique dit la fragmentation des choses et la séparation des êtres et – parce qu’elle est musique – elle dit que non seulement ce n’est pas grave, mais que c’est la seule possibilité d’être en vie, c’est la seule condition d’une joie possible et de la poursuite du monde, la condition de l’amour et du poème.

« J’entendais les cris, les bruits de la récréation.
Je crois que j’ai eu peur.
Je ne sais pas de quoi. Peur.
...
C’est après le réfectoire que c’est arrivé. Je n’ai plus rien entendu tout à coup.
C’est là que c’est arrivé.
Je me suis levé.
J’avais peur de ne pas y arriver. A me lever et puis à sortir de là où j’étais.
J’y suis arrivé.
Je suis sorti de la classe.
...
J’ai marché très lentement.
Et puis je me suis retrouvé au dehors de l’école.
Sur une route.
La peur avait disparu.
Je n’ai plus eu peur ».

« … tout d’un coup j’ai eu devant moi la création de l’univers… ça a dû se faire en une seule fois… Une seule nuit. Ça s’est créé tout seul. En une seule nuit. Le compte y était. Tout était exact. Sauf une chose. Une seule... C’était pas quelque chose à voir. C’était quelque chose qu’on savait… C’est presque impossible à dire correctement : tout était là et c’était pas la peine. Du tout. Du tout. Du tout ».

« L’instituteur : Alors, on refuse de s’instruire, Monsieur Ernesto ?
Ernesto regarde longuement l’instituteur avant de répondre. Ah, la douceur d’Ernesto…
Ernesto : Non, ce n’est pas ça Monsieur. On refuse d’aller à l’école, Monsieur.
L’instituteur : Pourquoi ?
Ernesto : Disons parce que c’est pas la peine.
L’instituteur : Pas la peine de quoi ?
Ernesto : D’aller à l’école. (temps). Ça ne sert à rien. (temps). Les enfants à l’école, ils sont abandonnés. La mère elle met les enfants à l’école pour qu’ils apprennent qu’ils sont abandonnés. Comme ça elle en est débarrassée pour le reste de sa vie.
Silence.
L’instituteur : Vous, Monsieur Ernesto, vous n’avez pas eu besoin de l’école pour apprendre…
Ernesto : Si Monsieur, justement. C’est là que j’ai tout compris. A la maison je croyais aux litanies de mon abrutie de mère. Puis à l’école je me suis trouvé devant la vérité.
L’instituteur : A savoir… ?
Ernesto : L’inexistence de Dieu.
Long et plein silence.
L’instituteur : Le monde est loupé, Monsieur Ernesto.
Ernesto, calme : Oui. Vous le saviez Monsieur… oui… il est loupé.
Sourire malin de l’instituteur.
L’instituteur : Ce sera pour le prochain coup… Pour celui-ci…
Ernesto : Pour celui-ci, disons que c’était pas la peine.
Sourire d’Ernesto à l’instituteur ».